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À la gloire du Big Beat, cette excroissance honteuse de la techno des années 90

JC
Jonny Coleman

June 12, 2018, 13:10

Non, Fatboy Slim, les Chemical Brothers et The Prodigy n'étaient pas si nuls que ça.

Cet article a été initialement publié sur Noisey

La musique mainstream américaine des années 90 n’a quasiment rien donné de bon. Même si on aime à se rappeler cette période pour je ne sais quelle raison qui implique un accessoire de mode rigolo ou une série télé, c’était vraiment la chienlit. Le rock et le grunge ont définitivement sombré lorsque les opportunistes Bush et Live ont pris l’alt-rock d’assaut en 1995. La pop Mickey Mouse était en plein essor grâce aux succès combinés de NSYNC et Britney Spears, tandis que de l’autre coté de l’Atlantique, le conflit Blur vs. Oasis allait cristalliser l’ère Britpop. Le nü metal devenait la bande-son de la frustration en banlieues pavillonnaires tandis que la house progressive scrutait tout ça dans son coin, prête à bondir. Pour celui qui voulait écouter de la musique à l’approche du nouveau millénaire, il était facile de croire les doomsdayers qui répandaient l’idée que l’humanité était complètement à la ramasse et courait à sa perte.

Le big beat, autre genre populaire qui a défini à sa façon la fin des années 90, est également reconnu comme une défaillance chronique de l’époque. Les critiques comme les fans de musique électronique l’ont considéré comme un détail, un gimmick, désignant son caractère grandiloquent digne du rock de stade et ses drops euphoriques comme pompiers, clichés et cheesy – « les boys band de l’électronique », dira même un commentateur sur le forum Ars Technica en 2001. Le genre a atteint son pic entre 1995 et 1999—avec des groupes comme The Chemical Brothers et The Prodigy raflant des Grammys tout en vendant des millions d’albums à travers le monde—avant son fatal déclin. « À ses débuts [le big beat] était une bouffée d’air frais, excitante et libératrice » répondait le fondateur du label Skint, Damian Harris, au Guardian en 2008, « et il a terminé comme le mec lourd et bourré dont tu n’espères qu’une chose : qu’il quitte la soirée. »

Mais même si le big beat est parfois représenté comme le point de non-retour de l’évolution de la dance music, voire comme un plan marketing cynique, le genre a une place significative dans l’histoire de la musique électronique. Son succès mainstream a représenté la première réussite des majors dans le domaine et a permis d’imposer aux États-Unis une musique électronique de niche, faite en Europe, qui allait devenir une influence énorme pour toute une génération de kids dont certains deviendront, quelques années plus tard, des têtes d’affiche de festival.

Mais alors, dites-moi, c’est quoi au juste le big beat ? Le son big beat est né en Angleterre au tout début des années 90 pour remédier au déclin de la scène rave, avec des types comme les Chemical Brothers et Fatboy Slim jetant tout dans un mixeur—rock, techno, rap, pop, punk, peu importe—pour obtenir une b-boy bouillabaisse. Fidèles à leur nom, les beats de ce nouveau style étaient résolument fat—c’était une véritable course à l’armement pour savoir qui allait sortir les beats et les drops les plus monstrueux.

La majorité des hits big beat comme « Block Rockin’ Beats » des Chemical Brothers et « Praise You » de Fatboy Slim donnaient dans le mid-tempo entre 90 et 120 BPM—plus rapide que la plupart des titres hip-hop et trip-hop, mais plus lent que la house et la techno qui tournaient à 120 BPM. Le big beat doit aussi beaucoup à des types comme Coldcut et les autres héros du turntablism britannique, qui avaient pour base de travail le breakbeat et le sample. Les vocaux n’étaient pas très originaux et étaient le plus souvent détournés, façon cut-up.

Les labels Skint Records, Wall of Sound ou City of Angels se sont chargés de définir cette nouvelle scène alors que Fatboy Slim lançait les soirées Big Beat Boutique, dont la première eut lieu en 1995 à Brighton avec justement Damian Harris, le boss de Skint. Ce qui avait été lancé maladroitement par 2/3 gonzes était devenu un mouvement représenté par des artistes anglais aussi divers que Lo Fidelity Allstars, Propellerheads, Death In Vegas, Bentley Rhythm Ace, The Prodigy et Wiseguys—et s’étendait encore plus loin avec Junkie XL aux Pays-Bas et The Crystal Method aux États-Unis.

Le big beat se concentrait surtout sur la sensation de plaisir—un mélange post-moderne de sons accessibles et efficaces, sans réelle signification. Même si les sons et les styles se superposaient, le big beat représentait l’antithèse pop de l’Intelligent Dance Music (IDM), qui était intellectualisée par la presse de l’époque, et était une réponse à la suffisance des DJ puristes qui dominaient la scène dance britannique du milieu des années 90. Les mecs du big beat ne voulaient rien révolutionner mais produire une musique fonctionnelle, « se débarrasser de la vieille garde et faire chier les snobs » racontait Harris au Guardian en 2008.

En d’autres mots, le big beat était une musique de fête conçue pour séduire l’auditeur lambda. La recette d’un titre big beat était essentiellement la suivante : 1) Chopez un breakbeat et compressez-le généreusement. 2) Copiez-collez quelques passages de disques soul et funk. 3) Chopez une voix (« get busy, child ») et agrémentez-la de quelques samples de vieilles comptines pour enfants ou de bandes originales. 4) Comblez les trous avec une ligne de synthé ou deux. 5) Twistez le tout avec une dose d’agression rock, de psychédélisme ou d’influence rave. 6) Rincer, et répéter.

Quand la formule fonctionnait, ça fusait (en gros, tous les titres des trois premiers albums des Chemical Brothers). Mais quand c’était raté, on pouvait atteindre des sommets d’embarras. Je suis le premier à admettre que le big beat a produit de nombreuses pièces musicales dont le monde aurait très bien pu se passer, et au vu de sa logique du « tout fonctionne » dans l’utilisation des samples et des références, on peut sans se tromper désigner le genre responsable de cette abomination connue sous le nom d’electro swing.

Prenez le hit de Fatboy Slim de 1998, « Rockafeller Skank », véritable bombe big beat. Peut-être que c’est le riff de guitare bancal. Ou ce sample mal calé de Lord Finesse qui scande « Right about now, funk soul brother » à qui veut l’entendre. Et bien rien à faire, ce morceau me fait hérisser le poil comme peu d’autres savent le faire. Pas besoin de préciser que lorsqu’il est sorti, le hit a été instantané.

Le big beat reste le premier sous-genre de la techno a avoir explosé commercialement. D’autres, comme Rick Rubin et son label WHT LBLS, avaient déjà tenté de faire accéder la techno au mainstream, mais ont échoué. Pourtant, le big beat a retenté le coup quelques années plus tard. Le fait que ça coïncidait avec l’invasion Britpop de la seconde moitié des année 90 n’est pas un hasard non plus, ce sont deux exemples des Anglais prenant les racines d’une musique américaine, la remaquillant, pour la revendre aux ados américains, ni vu ni connu. Aucun doute sur le fait que c’était une musique conçue par des Anglais de la classe moyenne supérieure qui ciblaient la jeunesse américaine de la classe moyenne supérieure—évidemment la majorité des formations big beat étaient composés de mecs blancs et hétéros.

J’étais moi-même adolescent dans le Deep South quand le big beat est apparu. Je l’ai découvert pour la première fois vers 1996, devant les clips conceptuels des Chemical Brothers sur MTV. La folk, le jazz, le brass, le blues, le rock et le rap ont été les styles dominants de mon enfance dans ce coin des Etats-Unis, et les options étaient limitées si tu voulais trouver de la techno et de la house qui sortait des sentiers battus. À l’époque, j’étais trop jeune pour les raves, mais j’étais séduit par l’exotisme de la bleep techno, bande-son d’une galaxie bien éloignée de ma province. Plus tard, j’ai été obsédé par The Prodigy, me repassant sans cesse leurs disques rave. À leur apogée, The Prodigy était un membre crédible et important de la scène big beat, capable de jongler entre des samples des Ultramagnetic MC’s, des riffs de guitare puissants et des lignes de synthé catchy. Même si je ne me retrouve plus dans les récentes sorties du groupe, leur mixtape de 1999 The Dirtchamber Sessions Vol. 1 (il n’y a malheureusement jamais eu de vol.2) est selon moi la meilleure passerelle et le meilleur résumé du style big beat. C’est un megamix de hip-hop et de rock, des classiques de Celluloid, « King Kut », du new school, Sex Pistols, Babe Ruth, et d’autres gros noms du big beat—et ça va à 100 à l’heure, sans se prendre la tête.

Le big beat est arrivé à expiration en l’an 2000, mais le courant a inspiré d’autres sous-sous-genres comme le brostep ou même la trap. Dans cette même interview pour le Guardian, Harris affirmait que la scène était elle-même responsable de son overdose : « La cocaïne a pris de plus en plus de place—et ce n’est jamais bon pour une scène musicale. Le succès nous a conduit des petits clubs locaux à d’énormes salles et les DJ sets sont devenus de plus en plus prévisibles. Alors les gens sont passés à autre chose [et] le big beat est devenu un terme à connotation négative. » Selon Harris, le big beat a aussi perdu l’authenticité de son son après avoir tapiné dans n’importe quelle bande-annonce de film d’action de l’époque, jeu vidéo ou autre évènement sportif. Avec cette surexposition, la musique est devenue répétitive et moins inspirée, et les hits se sont faits plus rares. Même la créativité des Chemical Brothers a diminué alors qu’ils faisaient partie du peloton de tête. Personne ne savait où emmener le genre, donc tout le monde est allé voir ailleurs.

Durant ces cinq prolifiques années, le big beat a approvisionné les charts et les bacs ; et les têtes de gondoles comme Crystal Method, Prodigy, Chemical Brothers et Fatboy Slim tournent toujours aux Etats-Unis depuis. Même si « Skank » n’a jamais été ma tasse de thé, « Praise You » de Fatboy Slim marque le pinacle de l’expérience big beat, et le climax du genre avant sa chute fatale.

Grâce au big beat, les Chemical Brothers peuvent se targuer d’avoir été les premiers showmen de la musique électronique. Tout ce pour quoi on crédite souvent Daft Punk—light show de folie, concepts super évolués, album dance traité comme un album rock—les Chemical Brothers ont tout fait en premier, et souvent bien mieux. Vous pouvez même aller plus loin et avancer que le premier disque de Daft Punk est un album de big beat agrémenté de quelques épices rave. Réécoutez « Da Funk » par exemple—ce GROS mid-tempo aurait carrément eu sa place sur Exit Planet Dust. Leur francité les a fait échappé à l’étiquette big beat, mais si Homework n’est pas du big beat, je serais curieux de savoir ce que c’est.

Finalement, le big beat a aussi été précurseur de la blog house et du concept actuel de dance music. Le drop à tout prix, le sample à tout va, l’idée de voir tout en grand, et même la superficialité revendiquée étaient déjà d’actualité il y a 20 ans, dans les studios de nos producteurs-de-stades. Le big beat a en tous cas aidé à tracer la route de tous les types d’aujourd’hui, de Justice à Diplo, de 808 Mafia à Jamie xx. Et que vous le vouliez ou non, son spectre n’a pas fini de hanter vos morceaux club préférés.

 

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