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ART

Ces photos censurées par Instagram

LD
Louise Donovan

March 13, 2018, 13:35

Les artistes Molly Soda et Arvida Byström rassemblent les photos qu’Instagram a censuré dans le livre 'Pics Or It Didn't Happen'.

Sachez que vos photos Instagram ne sont pas uniquement censurées par un algorithme bête, méchant et sans aucun doute carrément prude. De son bureau, une personne en chair et en os a pesé le pour et le contre afin de trancher si elles collaient ou non aux guidelines de la plateforme. C’est donc bien une vraie personne du département « modération du contenu commercial » d’Instagram qui a décidé que la photo de votre téton était inacceptable et méritait de finir dans les poubelles du réseau avec les autres mauvais élèves.

Les artistes Molly Soda et Arvida Byström ont recueilli toutes sortes de photos censurées dans leur nouveau livre Pics or It Didn’t Happen, allant du nu explicite au gros plan sur culotte clairsemée de poils pubiens.

Les deux femmes (plus de 220 000 abonnés à elles deux) ont lancé un appel sur Instagram. Elles ont reçu des milliers de photos en provenance du monde entier. Le livre en regroupe environ 250. Une grande partie est NSFW, mais les photos soulèvent surtout la question de savoir pourquoi certains corps – en particulier les corps blancs, minces, glabres – sont acceptés sur les réseaux sociaux, tandis que d’autres non. J’ai appelé les artistes pour en savoir plus sur leur projet.

@isaackariuki / Isaac Kariuki / Prestel

VICE : Pourquoi avez-vous décidé de faire ce livre ?
Molly Soda : Autour de nous, beaucoup de gens se plaignent à propos du fait que leurs photos ont été retirées d’Instagram. Nous nous étions aussi plaintes publiquement de ces pratiques de censure pas vraiment justifiées. ON a donc décidé d’en faire quelque chose. Il nous semblait important d’amener la problématique vers un nouveau public et de donner un contexte à ces photos refusées grâce à Pics or It Didn’t Happen.

Pour certaines images, la raison de la censure est assez évidente. Mais pour d’autres, beaucoup moins – la femme qui utilise son foulard pour caler son portable contre son oreille, par exemple. Où se situe la frontière ?
Arvida Byström : Tout dépend du contexte. Ces personnes – les modérateurs de contenu qui décident de ce qui est et de ce qui n’est pas supprimé – regardent ce qu’il y a d’autre sur le profil en question. Certains utilisateurs ont des comptes remplis de vieilles photos semi-dénudées qui ont toujours été tolérées, mais il suffit qu’une seule photo soit rapportée et soudainement le compte se trouve catégorisé pornographique et Instagram décide de le fermer.
Molly : Je pense que la censure change en fonction de la personne à qui appartient le corps en question. Certains corps sont plus sexualisés que d’autres, uniquement par la façon dont nous sommes habitués à les percevoir.

@bloatedandalone4evr1993 / Molly Soda / Prestel

Comment ça ?
Arvida: Instagram décide de ce qui est « safe » pour les utilisateurs de son réseau. Mais beaucoup de choses sont considérées comme sexuelles alors qu’à la base, elles ne le sont pas du tout. Si une photo te montre en petite culotte et que tu t’es rasée bien proprement, ça passera. Mais d’une certaine façon, ce culte du sexe féminin lisse et sans poil est plus sexuel qu’un pubis naturellement poilu. Donc je pense que c’est un mélange de ce que les gens pensent être « sale » et de ce qui est perçu comme sexuel. Nous avons reçu plus de propositions de photos de personnes blanches, mais je pense que c’est parce que les Blancs se sentent plus en droit de montrer leur corps de cette manière, et ont donc été plus confrontés à ce problème de censure un peu aléatoire.

C’est Chris Kraus – connue pour son livre I Love Dick – qui a écrit la préface de votre livre. Pourquoi elle ?
Arvida : Notre éditeur voulait quelqu’un en dehors de notre cercle de connaissance pour rédiger la préface. On a directement pensé à Chris Kraus. Dans I Love Dick, elle parle beaucoup du rôle des femmes dans le monde de l’art et du fait qu’elles sont rarement prises au sérieux. On est assez différentes d’elle, mais on a aussi pas mal de points communs; Je pense que Molly et moi ne sommes pas assez reconnues dans ce milieu également.
Molly : Oui, tout ce truc comme quoi nous sommes « des filles d’Internet » fait que nous ne sommes pas respectées ni acceptées. Qu’ I Love Dick n’ait pas été bien reçu au début, ça nous a directement parlé. Quand son livre est sorti, le sujet n’était pas vraiment pertinent, mais maintenant c’est tellement en ligne avec notre génération. Donc ça nous semblait logique que ce soit elle qui s’occupe de préfacer notre livre.

@appropriatingwhiteculture / Bea Miller / Prestel

Le livre montre principalement des femmes dans des situations banales : dans le bain, sur les toilettes, en sous-vêtements. Le fait qu’elles aient été censurées, qu’est-ce que ça dit de l’attitude de la société envers le corps féminin ?
Arvida :
C’est ainsi que la société traite le corps des femmes. En conséquence, nous ne pouvions pas attendre autre chose d’Instagram.
Molly : C’est super dérangeant de lire les commentaires sous les posts qui montrent un corps légèrement différent de la norme, par exemple quand on voit une fille avec des poils sous les aisselles. Qu’en 2018, des gens trouvent encore que c’est un problème, je ne comprends pas. Mais apparemment c’est toujours le cas.

Est-ce que ça s’améliore ? Je veux dire, est-ce qu’il y a des choses qui sont maintenant acceptées alors qu’elles ne l’étaient pas il y a encore quelques années ?
Arvida : Oui, maintenant j’aurai un seul commentaire si je poste une photo de mes aisselles non-rasées. Alors qu’avant j’en avais des centaines.
Molly : Je pense que ça va changer. Mais les corps qui dévient des normes seront toujours sujets à des commentaires négatifs. Au fond ce n’est pas surprenant, car Instagram n’est pas différent du reste de la société : tout corps qui n’est pas vu comme masculin est automatiquement lié au sexe, de toute façon. Je peux enfiler une robe informe et mettre un bonnet de douche que je serais encore sexualisée.

@aleia / Aleia Murawski / Prestel

Si vous pouviez modifier une chose dans les guidelines d’Instagram, ce serait quoi ?
Arvida : Instagram devrait déjà être plus cohérent dans sa censure, et arrêter de supprimer certains contenus parce que la société pourrait les voir comme dérangeant. Je pense aux poils pubiens, par exemple. Ils doivent aussi essayer d’être plus spécifiques : pour le moment, tous les corps ne sont pas traités de la même manière, ne sont pas sur un pied d’égalité face à la censure. C’est dangereux.
Molly : Mais je ne les supprimerais pas complètement non plus. On a besoin de lignes directrices, de règles – je ne veux pas voir des dickpics ou des décapitations dès que j’ouvre mon feed.

Qu’espérez-vous que les gens retiendront du livre ?
Arvida : Que la censure est une question compliquée. Mais il est intéressant d’avoir un aperçu d’où nous en sommes actuellement. Qui sait, dans vingt ans, le livre pourra sembler très daté, limite stupide. Du moins je l’espère. Je pense d’ailleurs que pas mal de monde le pense déjà, mais personne ne fait rien à ce sujet.

Pics Or It Didn’t Happen: Images Banned from Instagram par Molly Soda et Arvida Bystrom est maintenant disponible chez Prestel.

Regardez plus de photos ci-dessous:

@c.har.lee / Lee Phillips / Prestel

@ser_sera / Ser Brandon-Castro Serpas / Prestel

@verajorgensen / Vera Jørgensen / Prestel

@stinawolter / Stina Wolter / Prestel

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