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« Je pense mes films comme des montagnes russes » – Gaspar Noé

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Marion Raynaud Lacroix

May 15, 2018, 15:52

Le réalisateur français le plus sulfureux de sa génération présentait dimanche son nouveau film, « Climax », à Cannes. Une histoire de danse, de sangria et d'horreur.

Morbide, complaisant, libidineux, sadique… Depuis Irréversible, le regard de Gaspar Noé sur la mort, le sexe et les femmes fait débat. Il est pourtant toujours là, quelque part planqué dans le paysage du cinéma français, posant régulièrement sa petite bombe avant de retourner se cacher pour voir de loin, comment elle va exploser. Il y a deux ans, il avait présenté Love en séance de minuit à Cannes. Cette fois-ci, c’est à la Quinzaine des Réalisateurs qu’il dévoile son nouveau film, Climax, l’histoire d’une fête qui se termine mal pour un groupe de danseurs de voguing – tout ça à cause d’une sangria. Ici, Gaspar Noé reste fidèle à son point de vue et sa vision du cinéma, celle de procurer une expérience dont on ressort forcément – en bien ou en mal – un peu changé. Avec de longs plans séquences, d’incroyables danseurs-acteurs, Noé rend hommage à ses maîtres de cinéma mais aussi aux années 1990, celles qui l’ont vu grandir, qui ne connaissaient pas encore internet, où l’on écoutait « born to be alive » en boucle, et où les points de rendez-vous des rave parties se donnaient sur radio FG. Quand il parle, Gaspar Noé va très vite, s’excite et digresse. Avant de commencer, il demande s’il peut passer un appel, enchaîne en espagnol (une histoire de costume Dior), revient au français et raconte à son attachée de presse que demain matin, après le film de Lars Von Trier, il le rencontrera « pour la première fois ». Dans ses yeux, il y a la fatigue d’un vieux gamin qui enchaîne photos, soirées et interviews depuis deux jours mais aussi de la jubilation, et l’excitation d’un réalisateur qui aime bien l’idée que ses films dérangent.

VICE : Sur le dossier de presse du film, il est écrit : « Vous avez méprisé Seul contre tous, haï Irréversible, exécré Enter the Void, maudit Love, venez fêter Climax ». Penses-tu que ce film pourrait faire un peu plus l’unanimité ?
Gaspar Noé : Mon attachée de presse m’a dit « avec ce film, ça va être plus difficile qu’avec les précédents ». Sur Irréversible, j’avais 60% de la presse contre moi, 70 % sur Enter the void, 85% sur Love alors si sur celui-ci on n’est pas à 90% ou 95%, je vais être très déçu. Je ne comprends pas pourquoi le vent tourne si soudainement, j’ai eu beaucoup de bons papiers. Je crois que j’aime pas beaucoup quand les gens disent « enfin il a fait un bon film ».

C’est ce qui domine dans ton envie de faire des films, ce besoin de mettre le spectateur à l’épreuve ?
Les gens payent pour avoir leur place, pour télécharger sur internet ou acheter un dvd. Ils savent à quoi s’attendre, c’est pas comme si je leur donnais du crack contre leur volonté. Les gens qui vont voir Climax dans les jours, les semaines à venir, ils savent à quel type de drogue s’attendre ! Il y a des gens qui font des films comme des pièces de théâtre, comme des pamphlets. Moi je pense les films comme des montagnes russes, Enter the void, Love, c’étaient des montagnes russes. La première partie de Climax est super joyeuse avec les meilleurs danseurs français, qui dansaient de manière solitaire, avec leur personnalité super forte, qui s’expriment comme personne d’autre ne pourrait s’exprimer. C’est leur langage, leur moi profond.

Le film commence sur une télé entourée de VHS de vieux films. Quels sont-ils ?
C’est ça ma culture, le genre de films que je consommais quand j’avais 20 ans, c’est Suspiria, Schizophrenia, les bandes dessinées de Vilmain, ce sont des bouquins de Surin et de Nietzsche ou des films de Fassbinder. Moi j’ai grandi en mangeant ce pain-là. Les films de Fassbinder alimentent mon cerveau, les films de Pasolini aussi. Quand tu vas au cinéma, que tu lis un bouquin, t’y vas pour des choses fortes. Il y a plein de réalisateurs français qui font des histoires d’initiation de sexe de petit bourgeois, c’est leur came, c’est leur vie.

La jeunesse est au centre de ce film. Qu’est ce qui te rapproche d’elle ?
J’adore danser, j’adore me mettre la tête à l’envers c’est d’ailleurs pour ça que le film se termine totalement à l’envers.

Pourquoi les années 90 ? Qu’est-ce que cette période représente pour toi ?
Je suis né en 1963, les années 90, j’avais 30 ans. Ta vision du monde elle est rattachée à celle de ton adolescence, de ton enfance. Les vieux quand ils ont Alzheimer, ils ont beau avoir eu 50 ans de vie maritale avec quelqu’un, quand ils commencent à bugger, c’est leur premier fiancé qu’ils voient partout ! C’est comme si tout le fil de la vie était passé. Le monde des années 90, ce que j’en retiens, c’est qu’il n’y avait pas de portable, il y avait plein de magazines érotiques, les femmes ne s’épilaient pas le maillot, la chanson « born to be alive » était partout. J’adore cette chanson !

Le film comprend une scène de danse assez impressionnante, très clippée – elle s’achève d’ailleurs avec un générique. Quelle place occupe le clip dans la construction de ton cinéma ?
Quand j’avais 20 ans je consommais des clips que je regardais à la télé. Certains te marquent forcément plus que d’autres. Je savais dès le départ que je voulais de la musique pendant toute la durée du film. Donc le tout premier truc, ça a été de négocier les droits pour les musiques, c’était impossible de faire un film sur la danse autrement ! Je voulais absolument « I feel love » de Donna Summer et Moroder en version instrumentale. Mais malgré le fait que la version instru ne comporte pas la voix de Donna Summer et que Moroder ait donné son accord, les héritiers de Donna Summer n’ont pas voulu qu’elle soit associée à un film dans lequel il est question de drogues, etc.. On a dû faire quelques impasses sur certaines musiques.

Le contexte de l’affaire Weinstein change-t-il quelque chose dans la manière de faire des films quand on est un homme dont le cinéma aborde de manière frontale le thème du sexe et de la violence ?
Parler des femmes, parler des hommes ! Mais c’est la même espèce animale. Le même cerveau reptilien. J’aime pas cette fracture droits des femmes droits des hommes même si je suis très heureux qu’on commence à mettre le doigt sur tous les abus de pouvoir dans le cinéma et ailleurs. On parle beaucoup du cinéma depuis l’affaire de ce gros porc américain mais le milieu de la mode est à mon sens, encore pire. Des gamines des pays de l’est qui sont envoyées à l’autre bout du monde avec des producteurs, managers, directeurs de casting, photographes… Et plein de jeunes garçons y passent aussi ! Ce désir de domination, de chair fraîche… Dans l’affaire du gros porc américain, il s’attaquait qu’à des gamines de 20 ans : plus ils sont vieux, moches et impuissants, plus ils s’attaquent à des jeunes. Il faut faire passer des lois pour la protection des enfants et des adolescents, je suis à fond d’accord pour ça.

Est-ce que tu penses que ça peut avoir un impact sur la liberté de création ?
Non, la liberté de création, c’est de faire l’amour, c’est quand t’es amoureux. Faire du travail sans se faire carotter avec des histoires de carrières. Le sexe c’est un des trucs les plus plaisants de la vie avec la natation et la danse. Le problème est ailleurs. Dans ce milieu de merde, les gens pensent que plus tu baises des gens jeunes, plus t’as l’impression d’exister toi-même.

Cet article a été initialement publié sur i-D France.

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