×
footer logo
© 2017 VICE Media LLC
×
 

La chaise LC4 de Le Corbusier, icône design et fétiche porno

MF
Marie Fantozzi

May 15, 2018, 11:52

Augustine et Josephine Rockebrune ont répertorié plus de 800 films porno où la célèbre chaise longue n’est pas franchement utilisée pour se reposer.

Il y a encore quelques semaines, je voyais la célèbre chaise longue LC4 de Charles-Édouard Jeanneret-Gris, dit Le Corbusier, comme un incontournable des intérieurs chics et glacés d’inspiration brutaliste. Cuir, acier chromé, lignes épurées, assise épousant les courbes du corps et inclinaison invitant au délassement : le fauteuil, fruit d’une collaboration entre le génial architecte franco-suisse et la designer Charlotte Perriand, est le symbole ultime d’un raffinement minimaliste. Et donc, on ne manque pas de le voir en bonne place dans tous les décors de magazines, films ou clips qui se veulent vaguement « modernes ».

Pourtant, je dois bien avouer que j’ignorais totalement que l’iconique méridienne avait un rôle de choix dans un tout autre domaine. C’est en découvrant récemment un ouvrage qui lui est consacré que j’ai compris que l’assise épousant les courbes du corps et l’inclinaison invitant au délassement n’avaient pas échappé à l’imagination débordante de tout un tas de producteurs de l’industrie du film pour adultes. Autrement dit, la LC4 n’est pas seulement une icône du design, elle est également un fétiche porno.

Charlotte Perriand sur la chaise longue LC4

C’est ce qu’a constaté un duo d’artistes, les sœurs Augustine et Josephine Rockebrune, qui ont rassemblé dans un ouvrage intitulé We Don’t Embroider Cushions Here, publié aux éditions Monumental, tous les plans de scènes où apparaît le siège en question. Bondage, fellation, sodomie, masturbation, threesome, etc., etc. : la LC4 fait autant office de support à des ébats acrobatiques que de simple objet de décor à l’arrière-plan. Un usage « détourné » finalement pas si surprenant mais qui méritait bien un livre entier. Il n’en a évidemment pas fallu beaucoup plus pour que je contacte les auteures, qui prennent un malin plaisir à jouer la carte du mystère.

VICE : Tout d’abord, pouvez-vous m’éclairer sur votre mystérieuse identité ?
Augustine et Josephine Rockebrune : Nous sommes jumelles et artistes. On est nées le 25 janvier 1995, le même jour que le célèbre kung-fu d’Eric Cantona contre un supporter du Crystal Palace.

OK. Bon, d’où vous est venue l’idée de ce bouquin ?
Tout est parti d’une drôle et troublante coïncidence. On cherchait des images de l’auteur américain Tom Wolfe sur Google Images, et l’image de deux hommes en train de copuler sur une chaise LC4 est soudainement apparue, jaillissant pratiquement de l’écran. En fait, il se trouve que l’auteur a un homonyme porno gay. Nous venions juste de lire l’autobiographie de Charlotte Perriand, Une vie de création, et nous avons immédiatement commencé à écumer les sites porno, pour voir si l’usage alternatif de cette icône du design comme accessoire sexuel était une pratique répandue ou simplement un cas isolé. On s’est rendu compte que ça n’était pas rare, et même que la LC4 était un accessoire de choix dans l’industrie des films pour adultes. Ça nous a paru une façon intéressante de considérer le rôle du design.

Summer Verona dans “Don’t Let Daddy Know 4” (2008)

Comment avez-vous procédé pour trouver tous les films porno où apparaît une chaise longue LC4 ?
Au début, ça a été beaucoup de boulot, on fouillait dans divers sites porno et on matait énormément de vidéos. On a fait une avancée significative quand on a compris que la LC4 était un accessoire de tournage répandu dans des films spécifiques. Elle était très utilisée, ce qui nous a permis de déceler les nombreuses similitudes dans les intérieurs des plateaux de tournage.

« On a eu recours à une main-d’œuvre indienne, qu’on a payée pour chasser les images pour nous. Ils ont eu l’air très contents d’être payés à regarder du porno. »

Et vous avez eu recours à une méthodologie particulière ?
Après avoir repéré le fauteuil, avoir méticuleusement documenté et identifié les actrices, la boîte de production et l’année de chaque film des cent premières scènes, on a changé notre méthode, pour aller plus vite. On s’est inspirées du sculpteur américain Tony Smith, avec sa pièce iconique Die de 1968 — un cube d’acier qu’il avait commandé à une entreprise de soudage. Et comme on a appris que l’Inde était l’un des plus gros consommateurs de porno au monde, on a décidé d’avoir recours à une main-d’œuvre indienne, qu’on a payée pour chasser les images pour nous. En hommage au Corbusier, on n’a employé que des gens venant de Chandigarh. Ils ont eu l’air très contents d’être payés à regarder du porno. Rembrandt, Rubens, Van Dyck, tous avaient des assistants, alors on s’est dit qu’on s’inscrivait dans une authentique tradition artistique. Enfin, quand on a senti qu’on avait assez de matière pour un livre, on a regardé chaque scène dans laquelle la chaise apparaissait — que ce soit au premier, au second ou en arrière plan — afin de faire la meilleure capture d’écran possible.

Vous — enfin, vous et vos assistants, du coup — vous avez vraiment l’œil quand même, elle n’est pas toujours facile à repérer ! Vous vous êtes tapés combien de films en tout ?
On a une collection de plus de 800 films.

Et vous avez ressenti quoi face à tous ces films ? C’était amusant, embarrassant, intéressant ?
On a ressenti un panel d’émotions très variées tout au long de ce projet, mais on n’a jamais été mal à l’aise. Malgré ce que les gens pourraient en penser — que ça a été très plaisant et satisfaisant à regarder —, c’est mentalement épuisant de mater autant de porno. Ça brouille l’esprit et on finit par être complètement insensible à ce qu’il se passe à l’écran, parce qu’on se concentre sur la chaise et pas sur le porno. Mais quelqu’un devait le faire — un peu comme Beatriz Colomina et sa formidable étude de Playboy.

Vous semblez dresser un parallèle entre Charlotte Perriand et les femmes présentes dans votre livre : vous mentionnez uniquement le nom des actrices, comme si elles étaient les seules à devoir être créditées — a contrario, la LC4 est considérée comme une création du Corbusier alors qu’il y a de grandes chances qu’elle ait été conçue par Perriand.
On laisse les lecteurs/voyeurs à leur imagination pour compléter le travail par eux-mêmes. Chaque lecteur trouvera ce qu’il veut dans ce livre. Le design épuré de la LC4 est confronté aux corps nus. Il y a un parallèle mais on laisse le lecteur le deviner, en faire sa propre interprétation.

Pour le titre de votre livre, vous avez emprunté une phrase que Le Corbusier a dit à Charlotte Perriand lorsqu’elle lui a proposé de travailler avec lui. Avez-vous été étonnées quand vous en avez eu connaissance ?
Pas vraiment. On ne peut pas enlever au Corbusier d’être un grand architecte, mais sur le plan personnel, il avait l’air de ne pas être très sain, voire d’être un vrai tocard. Mais ça n’enlève rien à son génie, soit dit en passant.

Renee Pornero & Victoria Sin dans “Share the Load 2” (2005)

Et, personnellement, vous en pensez quoi de cette méridienne ?
C’est un classique du design, elle est superbe, mais c’est son histoire et ses origines qui la rendent encore plus intéressante à nos yeux. On a grandi avec les films de Billy Wilder, alors on préfère la chaise Eames, que Charles et Ray Eames ont faite pour lui. Wilder aurait dit à Charles de lui dessiner une chaise car « un homme de son rang ne pouvait tout simplement pas se permettre d’avoir dans son bureau un truc qui évoque la promotion canapé — c’est trop connoté sexuellement ». C’est intéressant que Wilder voit lui aussi quelque chose de lubrique dans ce design. C’est peut-être ce qui explique l’attrait de l’industrie des films pour adultes pour la LC4.

« Enfin, regardez-le, c’est un fauteuil qui pue le cul, bon sang ! »

Je crois que je vais réfléchir à deux fois avant de m’asseoir sur une LC4 la prochaine fois que j’en vois une… Ça vous fait pareil maintenant à vous aussi ?
C’est difficile de ne pas y penser, vu le temps qu’on a passé à la regarder utilisée pour des… performances. Du coup, c’est toujours intéressant de voir comment les gens l’utilisent maintenant que l’on sait ce qui en est fait. Beaucoup de femmes nous ont confié les ébats qu’elles ont eus dessus, comme si c’était quelque chose de pas banal, mais on ne relève pas. Enfin, regardez-le, c’est un fauteuil qui pue le cul, bon sang !

C’est pas faux. Merci à vous deux.

We Don’t Embroider Cushion Here est publié aux éditions Monumental.

Marie Fantozzi est sur Twitter.

Pour plus de Vice, c’est par ici.

Logo