×
footer logo
© 2017 VICE Media LLC
×
 
ART

On a rencontré la dame pipi/curatrice la plus cool de Bruxelles

LB
Letty Bidivanu, Photo: Angélique Legeleux, Letty Bidivanu

January 24, 2018, 09:51

De la pisse, du PQ et des pastels pour nous aider à comprendre les jeunes Bruxellois à la vessie pleine.

Ma mère travaille au Louvre, un des seuls endroits que j’ai pu fréquenter à Paris où le métier de dame/homme pipi existe encore. Le type qui s’occupe des toilettes à côté de son bureau est vraiment cool. En plus d’avoir une sorte de pass pipi illimité qui me permet d’affirmer mon identité d’habituée face aux touristes, j’ai pu assister à des scènes d’action qui m’ont touchée en plein cœur et changée à jamais : qu’il fasse sortir un homme à coups de serpillière parce qu’il n’avait pas tiré la chasse ou qu’il hurle sur tout un groupe de touristes jusqu’à trouver le coupable de la minuscule goutte de pisse sur la planche, la corrélation entre les termes « badass » et « agents d’entretien » s’est imposée à moi très naturellement.

En arrivant en Belgique, j’ai perdu un peu de la magie qui me faisait automatiquement mettre un blouson en cuir en surimpression sur tous les agents d’entretien que je voyais. Les dames-pipis étaient partout, tout le temps. Le sentiment d’exclusivité s’est estompé, laissant place à l’envie irrépressible d’enrichir le guide de mon cerveau répertoriant toutes les possibilités de toilettes gratuites à Bruxelles.

Entre sentiment d’injustice et pipis sauvages dans la rue, j’ai eu la chance de rencontrer Cristina Cerqueira, la dame-pipi la plus stylée de Bruxelles, mais également sa plus grande collectionneuse d’œuvres d’art. Au nom de l’Art et de l’égalité des chances de pisser, Cristina propose aux visiteurs du Beurrschouwburg d’échanger un dessin contre le droit de vider leur vessie dans un endroit agréable. Un endroit qui ne serait ni le royaume du vomi, ni un pédiluve glauque et jaunâtre.

VICE:  Hello Cristina, tu peux nous parler de ton projet?
Cristina : Ça a commencé il y a 6 ans. Les artistes du Beursschouwburg venaient me demander s’ils pouvaient m’offrir un numéro de claquettes, un poème ou une danse contre un passage gratuit aux toilettes. Du coup, j’ai eu l’idée de proposer aux gens de dessiner quelque chose sur mon cahier à la place de payer les 50 centimes réglementaires. C’est bien parce que j’ai pas mal de soutien, la direction est contente et on me laisse tranquille avec mes feutres, mes pastels et mes magazines pour faire des collages.

Et ça fonctionne, les gens le font ?
Oui, les gens sont très contents, même si c’est le bordel un peu partout sur la table. Il y en a certains qui restent dessiner deux, trois heures et d’autres qui font des petits gribouillages marrants mais qui sont contents parce qu’ils peuvent aller aux toilettes gratuitement. Pour qu’ils ne soient pas trop pressés, je les laisse aller aux toilettes avant de dessiner. Par contre, ce n’est pas systématique. Il y a des soirées où les gens ont plus d’argent et ils n’ont pas forcément besoin de cette alternative. C’est pas mal pour JK, mon coéquipier, et moi ; ça nous permet de compenser.

Comment expliques-tu que des gens qui sont là pour faire la fête tiennent à passer tant de temps près des toilettes ?
Je pense que les toilettes, c’est un endroit d’inspiration. On écrit, on dessine, on a des idées. C’est comme si j’avais allongé le mur des toilettes pour étendre l’endroit de libre expression. Et puis, on devient amis. Ils me font un cadeau inestimable, forcément ça crée des liens.
C’est marrant car même si chacun fait ce qu’il veut, les cahiers ont des thématiques. Que ça soit par rapport à des évènements extérieurs, comme la gay pride ou les attentats, ou par rapport à l’expo du moment au Beurs, les dessins se répondent.

C’est quoi le pire dans ton job ?
Je me souviens d’un soir où un type s’est évanoui devant notre table, d’un coup.  Sa copine est arrivée en panique et elle a commencé à perdre connaissance à son tour. Plus la nuit avance, plus les situations sont compliquées à gérer. Sinon, le truc avec lequel j’ai vraiment du mal, c’est le vomi, c’est plus fort que moi. Contre ça, j’ai un désodorisant aux cinq plantes qui est super efficace. Sinon, les dessins et le fait d’être en contact avec les gens, ça aide. Ça induit un respect mutuel qui est vraiment bénéfique. Avec JK, on a appris a être de plus en plus détendus. Avec le temps, c’est comme une thérapie.

As-tu déjà pensé à exposer tes dessins ?
Oui, une fois, pour les 50 ans du Beurs en 2015. À l’époque, on ne m’avait pas encore volé mon Polaroïd et j’avais pu afficher les dessins avec la photo de chacun des auteurs. Après, j’ai l’impression que chaque soir où je travaille, on arrive à créer un mini-évènement dans les WC. Quand on affiche un dessin sur le mur des toilettes, qu’on le présente aux gens, un verre à la main, c’est un peu comme si on faisait un vernissage. La plupart des dessins sont super beaux et certains des artistes exposent souvent de manière plus officielle, mais ici c’est mieux. On désacralise l’art pour le remettre à sa place, dans l’instant.

Pour plus de Vice, c’est par ici.

Logo