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Ovidie : « En Suède, féministes et réactionnaires se tapent dans la main »

Dans un documentaire diffusé ce 6 février sur Arte, l’ex-star du porno pulvérise le fameux modèle suédois et sa croisade morale contre la prostitution.
Théophile Pillault, Photo: Photo : Magneto Presse

February 6, 2018, 08:33

Dans l’imaginaire collectif, la Suède est une terre de liberté sexuelle. Pionnière en la matière, elle a autorisé les relations homosexuelles dès 1944, imposé l’éducation sexuelle à l’école en 1955 et permis la diffusion de films pornos dans les cinémas en 1971. Bref, sur le papier, c’est le paradis du sexe.

Mais en réalité, les choses sont plus complexes. Le pays a gardé les stigmates conservateurs, hérités de la toute-puissante Eglise suédoise. Ainsi, la prostitution – et surtout celles qui la pratiquent – fait l’objet d’une véritable chasse aux sorcières. C’est ce qu’a découvert Ovidie, militante pro-sexe et ancienne actrice porno. Un fait divers, dont personne n’a entendu parler chez nous, a déclenché sa colère et provoqué la réalisation d’un documentaire qui passe au Karchër le fameux « modèle suédois ».

En 2014, Eva-Maree Kullander-Smith, 27 ans a été poignardée de trente-deux coups de couteau dans les bureaux des services sociaux de la ville de Västeräs. L’assassin ? Son ex-compagnon, qu’elle avait quitté trois ans plus tôt, pour fuir des violences conjugales. Entre-temps, pour subvenir aux besoins de sa famille, elle avait travaillé cinq fois comme escort girl. Un crime aux yeux des services sociaux qui lui avaient retiré la garde de ses enfants, la confiant à leur père. Le message est on ne peut plus clair : un père violent est plus à même de s’occuper de ses enfants qu’une prostituée, fût-elle occasionnelle.

« En Suède, le consentement des prostitués n’est pas reconnu. Toute passe est considérée comme un viol » – Ovidie

Bouleversée par ce meurtre atroce, Ovidie a cherché à comprendre ce qu’il raconte de la société suédoise. Et son film, Là où les putains n’existent pas, dévoile le virage ultra-réac pris par le pays que, vu d’ici, on n’imaginait pas. « Pionnière en matière de révolution sexuelle jusque dans les seventies, la Suède a opéré un tournant liberticide dans les années 1980. Idéologiquement, il y a eu une convergence des luttes entre les conservateurs et les féministes. Ils ont trouvé un terrain d’entente. Au nom de la défense des femmes, ils se sont tapés dans la main pour mener une croisade morale contre la liberté sexuelle, la pornographie, la prostitution… ».

Photo : Magneto Presse

Point d’orgue de ce revirement : le vote, en 1999, d’une loi criminalisant les clients de prostitués – une première mondiale. Mais le plus pervers, c’est qu’alors que très peu de clients ont été inquiétés, les travailleuses du sexe, elles, ont fait l’objet d’une véritable chasse sorcière, voire d’une rééducation mentale forcée. « En Suède, toute passe est considérée comme un viol. Légalement, le consentement des prostituées n’est pas reconnu. Elles sont traitées comme des femmes fragiles mentalement, sous influence, dans des démarches d’autodestruction… Donc incapables d’élever leurs enfants ».

Une politique abolitionniste extrême, dont les services sociaux sont, dit-elle, le bras armé. À ce sujet, le film d’Ovidie est sans appel : c’est sur la base d’une simple dénonciation anonyme qu’Eva-Maree Kullander-Smith, s’est vu retirer la garde de ses enfants : « une heure, à peine, après avoir été balancée comme « prostituée », la police est venue lui prendre ses enfants. Qu’elle n’a quasiment pas revu pendant quatre ans ». Car en Suède, les services sociaux sont tout-puissants : « il n’y a pas d’enquête préalable autorisant le retrait de garde d’un enfant par exemple. Il suffit que deux travailleurs sociaux signent un document et hop, la police débarque ! ».

« Si la dichotomie « la maman et la putain » n’est pas un phénomène propre à la Suède, elle est ici institutionnalisée » – Ovidie.

Ce contrôle social très fort paralyse toute la société, qui vit dans la crainte d’une dénonciation aux tout-puissants services sociaux : « la culture de l’indignation et de la rébellion n’existe pas dans ce pays ! », s’agace Ovidie, qui rappelle que le meurtre d’Eva-Maree n’a quasiment pas été couvert la presse suédoise. Elle-même qui s’est heurtée à une véritable omerta, lors de la réalisation de son documentaire : « par crainte des représailles, beaucoup de gens ont refusé d’apparaître dans le film. Alors même qu’ils n’avaient rien à avoir avec la prostitution ! Même le témoin du meurtre d’Eva-Maree a souhaité l’anonymat », se désole-t-elle.

Avec son film, clairement, le modèle suédois prend cher : « Si la dichotomie « la maman et la putain » n’est pas un phénomène propre à la Suède, elle est ici institutionnalisée. On y considère qu’un homme violent est plus capable d’élever ses enfants qu’une pute ». À ce jour, l’ex-compagnon d’Eva-Maree, conserve l’autorité parentale sur ses enfants – alors qu’il a lardé leur mère de trente-deux coups de couteau.

Là où les putains n’existent pas, un film d’Ovidie, diffusé sur ARTE France ce mardi 6 février, 23 h 45. Disponible 60 jours en replay.

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