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Votre job ne sert à rien

Selon David Graeber, on devrait plutôt se réjouir que des robots nous volent nos emplois.
Eric Allen Been, Photo: Image by Nico Teitel

June 13, 2018, 12:31

En 1930, l’économiste britannique John Maynard Keynes avait prédit qu’à la fin du vingtième siècle, la semaine de travail dans les pays industrialisés comme les États-Unis serait — ou devrait être — de 15 heures. Pourquoi ? En grande partie parce que la technologie allait faire à notre place les tâches machinales, abrutissantes. Comme chacun le sait, ce n’est pas arrivé. Au lieu de ça, aujourd’hui, une multitude de gens dans le monde consacrent de nombreuses heures à un emploi d’avocat commercial, d’employé de bureau, de consultant, de spécialiste en télémarketing, etc.

Il y a beaucoup de jobs désagréables, voire déprimants, et bon nombre ne servent en plus à rien, d’après l’activiste anarchiste et professeur d’anthropologie à la London School of Economics, David Graeber. Il a été l’une des voix les plus célèbres du mouvement Occupy Wall Street, et serait l’auteur de la célèbre formule « Nous sommes les 99 pour cent ». Dans son plus récent livreBullshit Jobs: A Theory, il soutient que les humains se retrouvent souvent prisonniers toute leur vie d’un emploi insignifiant.

Nous l’avons rencontré pour qu’il nous explique ce qu’il entend par « bullshit jobs», pourquoi ceux qui ont des emplois ayant un effet positif sur la société sont moins bien payés que les autres et comment un revenu de base garanti pourrait mettre un terme à cette absurdité.

VICE : Pouvez-vous définir les bullshit jobs et nous résumer pourquoi ils existent ?
David Graeber : Essentiellement, c’est un travail que la personne qui le fait juge inutile ou un travail qui ne produit rien. C’est un travail dont la disparition pourrait même légèrement améliorer le monde. Mais la personne qui le fait ne peut pas l’admettre, et c’est pourquoi je parle de bullshit. Bref, c’est quand on prétend que ce qu’on fait a une valeur, mais que ce n’est pas le cas.

Il y a beaucoup de facteurs à l’origine de cette situation étrange et absurde. L’un d’eux, c’est la philosophie générale voulant que le travail — quel qu’il soit — soit toujours bon. L’unique point sur lequel s’entendent la droite et la gauche, c’est que la création d’emplois est la solution aux problèmes. Les politiciens ne disent pas qu’il faut de « bons » emplois qui servent réellement à quelque chose. Quand un conservateur dit qu’il faut réduire les impôts des créateurs d’emplois, il ne dit rien du genre d’emploi qu’il veut créer. Et quand la gauche dit qu’il faut créer des emplois pour aider les personnes prêtes à travailler sans relâche, qu’en est-il des personnes prêtes à travailler modérément ? Pourquoi on ne les aide pas, elles aussi ?

Mais les personnes qui ont un emploi insignifiant gagnent un revenu grâce auquel elles survivent. En quoi c’est mauvais ?
Si la société a les moyens de soutenir tous les citoyens, ce qui est le cas, la question, c’est : pourquoi est-ce qu’on tient tant à ce que des employés creusent un trou, puis le remplissent, et recommencent, jour après jour? Ça n’a pas de sens, non? Ça ressemble à du sadisme arbitraire.

Par contre, d’un point de vue individuel, on peut se dire que c’est un bon marché. Mais, en fait, les gens qui exercent ces emplois ne se portent pas si bien. Ils sont bien payés, parfois autant que des cadres supérieurs, à tout le moins comme n’importe qui dans la classe moyenne, avec avantages sociaux, et ils passent une partie de leur journée sur Facebook ou jouent à des jeux sur leur ordinateur. Peut-être qu’ils répondent aussi à un ou deux appels. Ils devraient être heureux comme des rois, non ? Bon, ils ne le sont pas.

Beaucoup de gens disent que ces emplois les rendent dépressifs. Au travail, ils haussent le ton, sont durs les uns avec les autres, sont stressés à cause des échéances. Et s’ils pouvaient voir dans leur travail un objectif commun, à peu près tout ça s’évaporerait. Les troubles psychosomatiques disparaissent dès qu’on donne aux gens de vraies tâches ou quand ils quittent leur emploi et en trouvent un vrai.

Vous écrivez que, si la société met de la pression sur les étudiants pour qu’ils acquièrent de l’expérience de travail, le but serait de leur apprendre à prétendre qu’ils travaillent.
Le vrai travail, c’est celui qui accomplit quelque chose. Si vous êtes étudiant, vous rédigez des textes, vous réalisez des projets, vous préparez des examens. Si vous étudiez en science, vous faites des expériences en laboratoire. Vous passez des examens. Vous êtes motivés par les résultats, et il revient à vous d’organiser votre travail pour qu’il soit le plus efficace possible pour obtenir ces résultats.

À l’inverse, dans ces emplois d’étudiants, on n’accomplit pratiquement rien. On prétend qu’on travaille, qu’on est occupé à la caisse ou à remplir des tablettes même quand il n’y a rien à faire. Ils apprennent ainsi qu’il ne faut pas s’en plaindre et qu’après les études, on est évalué en fonction non pas des résultats, mais de l’aptitude à suivre des directives.

Et les emplois en informatique et dans les médias ? Est-ce qu’il y a du bullshit là aussi ?
Bien sûr. Sur Twitter, j’ai demandé aux gens de m’envoyer un résumé de leur emploi le plus insignifiant, et j’ai reçu des centaines de réponses. Un gars, par exemple, réalisait des bannières publicitaires pour les pages web. Il m’a dit que les statistiques montraient bien que personne ne cliquait jamais là-dessus. Alors l’entreprise pour laquelle il travaille maquille les chiffres pour donner l’impression aux clients qu’ils obtiennent de la visibilité. On fait croire aux gens que ce travail n’est pas inutile.

Un autre exemple intéressant, ce sont les magazines et les journaux internes des grandes compagnies. Il y a des gens qui participent à la production de ce matériel qui n’a pour but que de flatter l’ego de la direction, et qui n’intéresse personne d’autre.

Le remplacement des employés par des robots est généralement vu comme une mauvaise chose pour la société, mais vous n’êtes pas d’accord.
En effet. Je ne comprends pas pourquoi on ne voudrait pas s’éviter les jobs déplaisants. Dans la première moitié du 20e siècle, quand les gens imaginaient l’avenir du travail, ils pensaient que les gens n’auraient à travailler qu’une quinzaine d’heures par semaine parce que les robots feraient tout le travail à leur place, et que ce serait fantastique. Maintenant, c’est l’inverse, on se dit que les robots volent nos emplois. C’est en partie parce qu’on n’imagine même plus ce qu’on pourrait faire si on avait un nombre raisonnable d’heures de temps libre.

Avant tout, à titre d’anthropologue, je sais parfaitement bien que si on dispose de beaucoup de temps libre, on ne le passe pas assis à déprimer. Les humains se trouvent des occupations. On ne sait juste pas encore en quoi ça pourrait consister parce qu’on n’a pas assez de temps libre pour y réfléchir. Pourquoi est-ce que les gens pensent qu’il est mauvais de se débarrasser des tâches inutiles ? Dans un système efficace, on devrait plutôt se dire : « Il y a moins de travail nécessaire, on a suffisamment de ressources, alors on répartit équitablement le travail nécessaire et on trouve un moyen de distribuer les ressources aux gens. »

L’un des éléments les plus intéressants du livre, c’est votre critique de la faible rémunération des emplois qui ont des bénéfices pour la société par rapport aux emplois insignifiants.
Personnellement, c’est ce qui m’a causé le plus grand choc au cours de mes recherches. J’ai essayé de trouver un économiste qui s’était intéressé à cette question et avait essayé d’expliquer ce phénomène. Il y en a quelques-uns. Plusieurs étaient de gauche, mais d’autres non. Ils en viennent tous à la même conclusion : plus le travail qu’on fait a de bénéfices pour la société, moins on reçoit en compensation. Et également en dignité, en respect et en bénéfices autres. C’est incroyable. Et il y a peu d’exceptions. Les médecins, bien sûr, en sont la principale. Il sont effectivement bien payés et leur travail a des bénéfices pour la société.

Il y a un argument en faveur de ce phénomène : « Vous ne voulez pas que ce soient les personnes qui ne s’intéressent qu’à l’argent qui enseignent à vos enfants. On se retrouverait avec les personnes les plus cupides dans l’enseignement, alors qu’on veut des enseignants altruistes. » Il y a aussi l’idée selon laquelle on devrait être satisfait si on sait que son travail a des bénéfices pour la société. Qu’est-ce qu’on peut bien vouloir en plus, de l’argent ?

Vous êtes donc moins en faveur de l’idée d’un emploi garanti, qu’ont défendue Bernie Sanders et d’autres, que celle d’un revenu de base garanti.
Exact. Je ne veux pas créer plus de bureaucratie et d’emplois inutiles. Il y a un débat à propos de l’idée d’emploi garanti — et vous avez raison de dire que Sanders la défend aux États-Unis. C’est à savoir si le gouvernement doit veiller à donner à chaque citoyen une forme ou une autre d’emploi. L’idée du revenu de base, c’est de plutôt donner juste assez d’argent aux gens pour vivre. Après, c’est à eux de décider combien ils veulent en plus.

Je pense que l’emploi garanti entraîne une multiplication des emplois inutiles. Dans le passé, c’est ce qui s’est toujours produit. Et pourquoi voudrait-on que le gouvernement décide de ce qu’on peut faire ? La liberté, c’est avoir la possibilité de décider chacun pour soi de ce qu’on fait de notre temps pour contribuer à la société. On dirait qu’on est conditionnés à penser que, même si la liberté est notre plus grand idéal, on n’en veut pas. Car c’est exactement ce que nous donne le revenu de base. Ce ne serait pas bien de pouvoir se dire « OK, maintenant qu’on n’a plus à s’inquiéter de notre survie, décidons enfin de ce qu’on veut faire de notre temps » ?

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